La Déesse des petites victoires • Yannick Grannec

NATIONALITÉ DE L’AUTEUR : France
DATE DE PARUTION EN VF : 2012
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Résumé

1980. Deux ans après la mort de Kurt Gödel, l’un des plus grands mathématiciens du XXe siècle, une jeune documentaliste mandatée par l’université de Princeton se retrouve face à Adèle, sa veuve acariâtre et recluse. Pour récupérer les archives du génie, elle doit gagner la confiance de cette femme que personne n’a jamais voulu écouter. Et Adèle parle. Elle raconte cinquante ans de vie commune, de la Vienne des années folles à l’Amérique maccarthyste, auprès d’un homme brillant, hanté, égoïste et profondément fragile.

Un premier roman bouleversant, intelligent, porté par un personnage féminin inoubliable : un vrai coup de maître !

Yannick Grannec signe là un roman sur ce qui compte vraiment : ni la gloire, ni le génie, mais les petites victoires du quotidien qui donnent son sens à une existence.

Lorsque j’ai entendu parler de ce livre, quelque chose dans la description d’Adèle m’a immédiatement attirée. Cette femme que l’histoire avait oubliée, qui avait tout donné et qui avait appris malgré tout à trouver de la joie dans les petites choses. Son histoire faisait écho à une période de ma vie où j’essayais moi aussi de célébrer mes propres petites victoires, de leur donner de la valeur. Ce roman est arrivé au bon moment.

De Vienne à Princeton, une vie à deux déséquilibrée

Adèle et Kurt se rencontrent en 1928, dans la Vienne bouillonnante de l’entre-deux-guerres. Elle est danseuse, pleine de vie. Lui est mathématicien, nocturne, habité par une logique qui dépasse tout le monde autour de lui. Pour Adèle, c’est le coup de foudre. Pour Kurt, la présence d’une femme comme elle lui offre la stabilité dont son génie a besoin pour se déployer.

Adèle s’investit corps et âme dans cette relation à sens unique. Elle devient le rempart entre Kurt et le monde réel, celle qui gère l’ordinaire pendant qu’il pense. Sa belle-famille la méprise. Kurt lui-même la croit incapable de comprendre ses travaux. Elle continue quand même, pendant des années, à construire sa vie autour de la réussite d’un homme qui ne la voit pas vraiment.

Et la réussite n’est même pas au rendez-vous comme elle aurait dû l’être. Les travaux de Gödel sont salués par ses pairs, mais son perfectionnisme l’empêche de les publier. Ses obsessions le conduisent plusieurs fois en maison psychiatrique. Adèle se retrouve alors dans une situation impossible : nourrir le génie d’un homme que ce même génie est en train de détruire.

Bientôt, la montée du nazisme les force à fuir l’Autriche pour Princeton, aux États-Unis, où Kurt rejoint l’Institut de Recherches Avancées. Là, ils côtoient Einstein, Oppenheimer, les grandes figures scientifiques du XXe siècle. Mais Adèle, elle, ne parle pas la langue, ne connaît pas les codes, et reste étrangère à un monde qui n’a aucune place pour elle.

Adèle Gödel, celle que l’histoire a oubliée

Kurt Gödel est entré dans les livres d’histoire. Sa femme, elle, n’y figure pas. Adèle Gödel a pourtant passé sa vie à veiller sur un génie que les mathématiques consumaient de l’intérieur, à le protéger de lui-même, à tenir debout quand il s’effondrait. Sans elle, les travaux de Gödel n’auraient peut-être jamais existé.

Adèle aurait pu être un personnage de fond, la « femme de ». Yannick Grannec en fait quelqu’un de vivant, d’imparfait, de drôle parfois, d’épuisé souvent. Je l’ai aimée dès les premières pages.

Ce qui m’a le plus touchée, c’est qu’elle choisit son dévouement. Elle n’est pas piégée dans cette vie, elle la choisit, les yeux ouverts, en sachant exactement ce qu’elle sacrifie. Cette forme d’amour lucide, sans attendre de reconnaissance, m’a longtemps habitée après la dernière page.

Une leçon de vie que je n’ai pas oubliée

Ce qui reste de cette vie, ce sont des petites choses. Un voyage en Autriche arraché de haute lutte. L’achat d’une maison. Un flamant rose en plastique planté dans le jardin, rien que pour faire enrager la belle-mère. Des souvenirs de scènes d’amour de jeunesse. Ce sont ces moments-là qui ont permis à Adèle de tenir, jour après jour, dans un quotidien épuisant passé à guetter les crises de son mari.

J’ai beaucoup admiré Adèle pendant ma lecture. Et j’ai souvent détesté Kurt, aveuglé par les mathématiques, incapable de voir ce que sa femme sacrifiait pour lui. Mais c’est aussi ce qui rend ce roman si juste : l’amour d’Adèle n’attend rien en retour. Il est là, entier, même quand Kurt ne le mérite pas.

Il y a des livres que l’on oublie sitôt les avoir lus. Et il y a des livres qui changent quelque chose dans la façon dont on regarde sa propre vie. Celui-là appartient à la deuxième catégorie.

Depuis que j’ai lu ce roman, à chaque petite victoire du quotidien, je pense à Adèle. Un dossier bouclé, une journée bien menée, un moment de bonheur simple. Ces choses-là ne feront jamais la une des journaux. Mais ce sont elles qui remplissent une vie.

Un roman exigeant, qui mérite qu’on lui fasse confiance

Il faut le dire honnêtement : ce livre n’est pas facile d’accès. Il y a des passages mathématiques et logiques que j’ai traversés sans tout saisir. Les premières pages sont austères. Le rythme prend le temps de s’installer.

Mais c’est aussi ce qui en fait la force. Yannick Grannec ne simplifie pas le génie de Gödel. Elle en montre la complexité, l’étrangeté, le coût humain. Et paradoxalement, plus Kurt devient abstrait et incompréhensible, plus Adèle devient réelle.

Ce roman récompense les lectrices et lecteurs qui lui font confiance. Il demande de la patience, exactement comme Adèle en a eu.

Ce que j’ai adoré
  • Adèle, personnage féminin d’une densité rare
  • L’ancrage historique, de Vienne à Princeton
  • La façon dont le génie de Gödel est rendu humain, presque effrayant
  • Einstein et les autres : des seconds rôles plus vrais que nature
  • La leçon des petites victoires, qui reste longtemps après la dernière page
  • Un premier roman d’une maturité saisissante
Ce qui m’a moins convaincue
  • Les passages mathématiques peuvent décrocher les lecteurs non scientifiques
  • Les premières pages sont exigeantes : il faut lui faire confiance
  • Kurt peut être difficile à supporter par moments
  • Un rythme lent qui ne conviendra pas à tout le monde

Ce livre est fait pour vous si…

  • Vous aimez les romans sur des destins féminins oubliés de l’histoire
  • Vous cherchez un livre qui vous fait voir votre propre vie autrement
  • Passez votre chemin si vous voulez un roman rapide et haletant : celui-ci prend son temps, et c’est fait exprès

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